Trésors du Cachemire

Publié le par sylvain dommergue

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La vallée heureuse du Cachemire au Nord de l'Inde, carrefour millénaire et lieu d'échange pour les marchands, est un point de passage sur la route de la soie.

En Inde, le tissage de la soie remonte à plus de deux mille cinq cents ans. Le très ancien livre du Mahabaratha le mentionne déjà.

Terrains et climats se conjuguent ici pour permettre le meilleur développement d'un arbre, le mûrier, dont se nourrissent les chenilles d'un papillon particulier appelé bombyx. L'élevage de Bombyx constituait autrefois pour le Cachemire une importante source d'emploi. Il y a 2 siècles, des milliers de personnes travaillaient dans cette vallée. Aujourd’hui l’industrie du ver à soie n’emploie plus que quelques 2000 ouvriers. Les œufs pondus par ces papillons sont artificiellement couvés dans des magnaneries en bois. Après leur éclosion, les chenilles sont nourries de feuilles de mûriers hachées menues, puis entières. La chenille du Bombyx ou ver à soie est appelée poupa. Elle sécrète un long filament de soie dont elle s’entoure progressivement. Il lui faut un mois pour s’enfermer dans son cocon blanc. Afin de récupérer les précieux cocons, les larves sont étouffées à l'air chaud. Une fois les cocons totalement formés, ils doivent sécher. On les dispose sur des claies en bois, dans une salle chauffée par un poêle cachemiri, le "boucari". Cette phase appelée "encabanage" se prolonge une douzaine de jours. Parvenus à maturité les cocons sont conservés plusieurs mois ou bien transportés vers les usines de tissage de Bangalore ou de Mysore, au sud de l'Inde. Les cocons séchés et nettoyés passent ensuite au triage. Uniquement les pièces de forme régulière et sans taches sont sélectionnées. Pour obtenir la meilleure qualité de soie, les cocons trop mous au touché ou ceux dont les fils sont emmêlés par des chenilles jumelles sont éliminés. Une fois sélectionnés, les cocons blancs sont ébouillantés. Cette technique permet de les ramollir et d’effectuer le dévidage. Un dévidage s’effectue sur d’anciennes machines pour obtenir alors un fil de soie couleur grège sur lequel est imprimé ensuite plusieurs torsades pour en développer la résistance. Les écheveaux de soie sont maintenant prêts pour la teinture. A la manière des écheveaux de laine, les écheveaux de soie sont teints selon une technique ancestrale. En Inde, les artisans disposent de plus de 300 plantes tinctoriales. Seules les fibres d’origine animale fixent la couleur de façon permanente. Les teinturiers ajoutent des sels métalliques pour que les pigments adhèrent parfaitement. C’est ce que l'on appelle la technique du mordant. Les artistes imaginent leurs dessins en s'inspirant de la nature qui les entoure et des traditions de leur région. Ils les reproduisent ensuite en codes sur des bandelettes de papier qui seront données au maître d’atelier. Les bandelettes codées indiquent le nombre de nœuds, leur place, leur direction et la couleur des fils. Pour réaliser un seul tapis, il faut décoder plusieurs milliers de ces bandelettes et il est souvent difficile d’imaginer ce que sera le dessin définitif du tapis.

La famille prépare le bâti en cordelettes de soie ou de coton. La confection des tapis compte parmi les plus anciennes traditions artisanales du Cachemire. Ils sont tissés sur une trame verticale de laine ou de soie. Chaque pièce est une somme de millions de brins noués et coupés par le maître tisserand et ses aides. La seule mise en place de la trame d’un grand tapis implique plusieurs jours de travail. Chaque tapis est le fruit du travail d'au moins trois artisans, deux d'entre eux tissent sous l'œil vigilant d'un maître artisan qui supervise parfois plusieurs métiers à la fois en psalmodiant les instructions. Ces instructions sont contenues dans le talim et indiquent les points à nouer, leur nombre ainsi que la couleur du brin à utiliser. Chaque tapissier part d'une extrémité du bâti. L'apprentissage des jeunes tapissiers commence très tôt. Les jeunes doivent faire preuve d'une grande dextérité et d'une acuité visuelle sans failles. Femmes et enfants participent également à la tâche. Leurs mains se rencontrent au milieu de l'ouvrage pour repartir vers les bords et ceci jusqu'à l'achèvement de l'ouvrage. Bien souvent, le travail s'effectue en famille, sous la houlette d'un maître de tapis. Pour achever un tapis de 4 mètres 50 sur 3 mètres, une famille entière coupe, noue et tasse pendant près de quatre années. La valeur d’un tapis est déterminée par le nombre de ses nœuds au centimètre carré. Les plus beaux en compte jusqu’à 400. Une fois le long travail de tissage achevé, l’envers de l’ouvrage est brûlé au chalumeau afin d'éliminer les fils qui dépassent de la trame. Le tapis est ensuite lavé à plusieurs reprises, à grande eau et au savon. Il est brossé, étrillé et rincé pour le débarrasser de sa poussière et surtout révéler la couleur des brins de soie.

 

Le tissage des tapis et la soie furent introduits au Cachemire à la fin du XIVème siècle par un prince de retour de Samarkand, en Asie Centrale. Retenu comme otage à la cour de Tamerlan, il rentra à la mort de ce dernier accompagné d'artisans dont il avait découvert le travail. Sous le règne de Jahangir, un artisan Cachemiris découvrit, lors d'un voyage en Perse, l'art des tapis noués qu’il s’empressa de développer avec bonheur dans son pays.

Les tapis sont mis à sécher sur les toits. Il leur reste à vivre une dernière épreuve, celle de la tonte. Effectuée manuellement elle a pour objectif d'égaliser définitivement la hauteur des brins. Les dessins et les couleurs témoignent d’une grande variété d’inspiration. Fleurs, animaux, écritures persanes, les variantes sont infinies. Les tapis cachemiris sont particulièrement réputés pour la qualité de leurs bordures et pour la régularité de leurs motifs. Les plus beaux sont en soie, d'autres sont mélangés avec de la laine ou en pure laine. Plus rares, les tapis réalisés avec des fils de trame métallique, appelé "zari". Il existe dans la région d'autres variétés de tapis dont la renommée et la valeur ne se comparent pas aux tapis de soie, ils sont alors destinés au marché local.

 

La renommée mondiale du Cachemire est due à la qualité d’une laine que l’on ne trouve pas dans cette vallée. La laine shahtoosh, de couleur marron, plus rarement beige ou exceptionnellement blanche provient des chèvres sauvages du Ladakh, qui vivent à de hautes altitudes et supportent durant l’hiver des températures qui avoisinent les -35°. Quand vient l’été, encombrées par leurs chaudes fourrures, les chèvres se grattent aux buissons pour s’en débarrasser. Les habitants récoltent ces brins 1 à 1 et la laine est vendue à Srinagar. Pour dégraisser la laine brute afin qu’elle glisse mieux entre leurs doigts, les femmes la mélangent avec de la poudre de riz pour être ensuite démêlée avec des peignes de bois. Le fil est attaché sur un fuseau horizontal qu’actionne une corde liée au charca, un rouet. Il suffit de tourner ce dernier pour charger le fuseau de laine. Dès le printemps, lorsque le temps devient clément, les hommes montent des métiers à tisser à ciel ouvert. Ils enfoncent des pieux de fer en bordure des routes et les espacent en fonction de la trame souhaitée. Ils enroulent les fils sur les piquets puis les étalent régulièrement  avant de les placer sur des métiers à tisser en bois verticaux. Toute la famille participe à l’installation de la trame. Après tissage, les châles sont plongés dans des chaudrons où bouillent les différentes teintures naturelles. Tous les châles ne passent pas à la teinture. Ceux qui ont été tissés avec de la laine shahtoosh naturel marron clair ne sont teints que pour répondre à des commandes particulières. En revanche, les châles tissés avec la laine pashm, provenant des chèvres des hauts plateaux du Ladakh, sont toujours teints dans des tons plus vifs les uns que les autres. 5000 châles sont tissés chaque année avec cette laine. Ce sont les châles pashmina. Le soleil participe à la mise en beauté de ces étoffes. Il fixe de ses rayons chauds leurs couleurs. Leur éclat multicolore égaye les rues du Cachemire et du continent indien tout entier. Avant d’être brodés, les châles sont imprimés avec une encre lavable. Les brodeurs n’auront plus qu’à suivre les motifs ainsi tracés. Les dessins sont effectués selon les désirs des acheteurs, mais le cône formé par la rivière Jehlum reste l’un des motifs les plus appréciés.

 

Le mot châle qui signifie couverture est probablement originaire de la Perse. A l’origine, ces pièces de laine étaient unies. Un jour l’idée vint à un tisserand de recouvrir avec des fils colorés les traces de patte laissées malencontreusement par une poule sur un châle immaculé. Certains châles sont entièrement recouverts de broderies aux motifs compliqués. D’autres sont simplement rehaussés de fils de soie en lisière. Les cachemiris brodent presque en permanence, entre voisins ou en famille, et dès les beaux jours ils s’installent dehors. Il faut 6 à 12 mois de travail en moyenne à un artisan pour broder un châle, en général rémunéré à la pièce. Le doigté des brodeurs se mesure au travail effectué à l’envers du châle, qui, selon la tradition, doit valoir l’endroit. Les sozankar comptent parmi les plus grandes lignées de brodeurs cachemiris. Leurs ateliers, qui comptent cinq à dix hommes et quelques femmes, sont installés sur les bords de la Jhelum. Ils travaillent rapidement et en silence. La broderie terminée, les châles sont lavés à l’eau et au savon dans les rivières des environs de Srinagar. Cela permet d’éliminer l’encre de marquage et la poussière accumulée au cours des mois de confection. Meurtris, foulés au pied sans aucun ménagement mais sans aucun dommage, les châles sont mis à sécher au soleil.

C’est parce que le vice-roi d’Egypte, le Khédive, offrit un jour à Napoléon un tel châle que les parures en laine du Cachemire devinrent aussi prisées dans le monde. A son retour de campagne, l’empereur des Français le posa sur les épaules de son épouse Joséphine. Il suffit de ce geste impérial pour que la mode s’étende à toute l’Europe. Un châle de un mètre sur deux ne pèse que 120 grammes. Plus sa couleur est claire, plus il a de valeur. Les châles pashmina ou shahtoosh sont d’une telle finesse qu’ils passent à travers une alliance sans se froisser. Ils sont toujours teints et presque toujours brodés c’est pourquoi leurs prix oscillent entre mille et dix mille dollars selon la qualité et la quantité des broderies. Les étoffes entièrement brodées sont les plus chères. Les châles cachemiris font encore partie du trousseau des riches familles hindoues lors du mariage des jeunes filles.  Pour cette pièce de toute beauté, aucune teinture n’est utilisée. A partir de 1850, la concurrence des châles fabriqués en France et en Angleterre a affaibli les artisans cachemiris. Le châle Kanikar, conçu comme un tapis avec des instructions contenues sur un talim, est alors entré dans la légende. Aujourd'hui seul le l'amlikar  est encore fabriqué en petite quantité.

La vallée heureuse du Cachemire abrite encore d'habiles artisans dont la patience force l'admiration. Les générations à venir accepteront-elles de passer des mois, voire des années, sur une même pièce ? Accepteront-elles cette vie quasi- monastique à l'heure où tout s'accélère ?

 

Publié dans Art et Artisanat

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