Danses Indiennes

Publié le par sylvain dommergue

Danses Indiennes

        

En Inde, les hommes pensent que l'art est né d'un projet divin. Aux premiers jours, les dieux créèrent l'univers sensible, c'est à dire la terre, les paysages, les hommes et leurs émotions. Puis, ils inventèrent le cinquième savoir, qu'ils appelèrent "théâtre", qui comprend la musique et la danse. La tradition lyrique indienne est perpétuée dans le moindre village du sous-continent, selon des variantes infinies. Le chant, la musique et la danse sont des activités divines et sacrées. La musique et la danse, comme les divinités qui peuplent les innombrables sanctuaires indiens, racontent la perception hindoue de l'univers. C'est en dansant que le dieu Shiva rythme la création et la destruction du monde dont il est l'axe et le mouvement, la création, l'évolution, l'émotion, la destruction et le repos.

Dans le sud de l'Inde, à Madras, la Kalakshetra est une des écoles d'art les plus renommées où sont enseignés, dans la plus grande orthodoxie, les rythmes et les mouvements de la danse, rigoureusement codifiés. L'école a été fondée en 1936 par une danseuse qui souhaitait retrouver la pureté de la danse classique religieuse du sud de l'Inde, le Bharatanatyam. L'institut est installé dans un parc de banians, de manguiers et de cocotiers. De toutes parts résonnent le son des flûtes et des cymbales et les percussions sur lesquelles les apprenties danseuses s'entraînent. Le Barathanatyam est une danse de temple en l'honneur du dieu Shiva et les danseuses qui en connaissaient le secret étaient quasiment vénérées par les fidèles.

Les mridangam sont les tablas de l'Inde du Sud. Ces tambours à deux faces accompagnent souvent les ballets de Barathanatyam. Ils marquent les différents pas et gestes des danseuses. Contrairement à la musique classique européenne, la musique classique indienne n'est pas écrite. Musiciennes et musiciens ne lisent pas de partitions mais apprennent le maniement de leurs instruments, la codification des rythmes et des différents morceaux, puis ils se laissent aller, selon leur inspiration. Les notes n'ont de valeur que par les états d'esprit qu'elles sont censées représenter. Ce sont des couleurs, pour décrire un état psychique. La musique n'est pas une activité intellectuelle, elle cherche au contraire à rester au plus proche de l'âme. Indissociable de la musique et de la danse, le chant s'accompagne de variations mélodiques. Là aussi, plutôt qu'un travail de composition, il s'agit d'apprendre à transmettre les émotions en modulant sa voix, guidée pas à pas par des maîtres. Toute danse doit être exécutée sous l'emprise d'une émotion. Les apprenties danseuses doivent maîtriser et répéter sans fin une série des gestes et de position des mains, de la tête des jambes et du corps qui expriment les sentiments comme la dévotion, la prière, l’adoration, l’amour ou l’union.

Encore plus au sud de l'Inde, dans l'état du Kerala, se trouve Kalamandalam, l'académie d'art du Kerala où sont formés parmi les meilleurs, danseurs de Kathakali ou de Mohiniyattam. L'école a été fondée en 1930 par un poète, Vallathol, qui souhaitait préserver les arts classiques et assurer leur transmission. Dans un grand nombre de temples de la région, un espace, appelé koothambalam, est réservé à la danse. Sur les colonnes et les murs, 108 karnas, ou postures de danse, ont été sculptées. Ces jeunes danseuses, accompagnées d'un harmonium et de percussions qui rythment les phases du ballet, répètent un spectacle de Kuchipudi. Le Kuchipudi vient d'un village de l'état voisin du Kerala, le Tamil Nadu. Ce village était habité par des brahmanes, c'est-à-dire des gens de haute caste, qui avaient pour spécialité les danses sacrées. Ils créèrent la danse Kuchipudi au 17e siècle, afin d'honorer le dieu Krishna.

Accompagnés par les maîtres qui frappent sur des morceaux de bois, les jeunes danseurs, uniquement masculins, exercent leurs corps avant une répétition de Kathakali. Il faut en moyenne huit années d'apprentissage à ces jeunes artistes pour maîtriser l'art de jouer ce drame dansé du Kerala,  né au XVIe siècle, qui raconte des épisodes des épopées indiennes du Maha Baratta et du Ramayana. Ils s'imposent une discipline de fer, tant physique que mentale.  La maîtrise des pas, des postures, mais aussi du rythme, leur demande une concentration quotidienne. Une des plus grandes difficultés de cet apprentissage consiste à exprimer, par le mouvement des yeux et des mains, les neuf sentiments fondamentaux, parmi lesquels la passion érotique, la furie, ou encore la sérénité. Aussi conventionnel que le jeu des corps, le maquillage du Kathakali est très élaboré. Réalisé avec de la pâte de riz coloré, il demande des heures. La poudre végétale dessine sur les visages les contours de divinités multicolores. Chaque ton a une signification, le vert indique que le personnage est un prince ou un héros.

Petit à petit, les personnages d'un drame, magique et sanglant, ponctué d'histoires d'amour contrarié, d'enlèvements, d'intervention divine et d'actes de bravoure, prennent forme. C'est toujours le bien qui finit par triompher sur le mal. Les femmes n’étant pas admises à danser le kathakali ce sont des danseurs grimés qui tiennent les rôles féminins. Le spectacle, qui se déroule traditionnellement dans les villages sur une estrade de bois, commence vers 10h du soir et se prolonge jusqu'à l'aube.

Bien loin des paysages verts et humides du sud, le Rajasthan, au nord-ouest de l'Inde où la danse a été marquée par d'autres traditions, d'autres civilisations. Cette partie du continent a connu le règne des Moghols, ces souverains musulmans venus d'Asie centrale, qui dirigèrent la région pendante plus de trois siècles. A côté des nombreuses danses tribales, propres à chacune des innombrables communautés, on y enseigne la danse classique du nord, le Katak, danse aristocratique. Elle se développa à la cour des Moghols ainsi que dans les palais des maharadjahs hindous. C'est le battement des pieds de la danseuse sur le sol qui caractérise cette danse. Les chevilles, ornées de grelots, en accentuent la sonorité mais ce sont surtout les bras des danseuses qui travaillent. Le corps doit rester raide et servir de pivot à la chorégraphie. Contrairement aux danses du sud de l'Inde, les mouvements n'expriment pas un sentiment mais un rythme bien particulier, imposé par le joueur de tablas. Les divinités hindoues et leurs aventures terrestres sont une source inépuisable d'inspiration pour la danse et le théâtre. Toujours au Rajasthan, lors du pèlerinage de Pushkar, une représentation mythologique, interprétée par des enfants costumés, racontent l’épopée de la vie des dieux Brahmâ et surtout Krishna. Des couplets qui évoquent leurs exploits sont chantés et dansés.

Plus à l'est, dans l'état de l'Uttar-Pradesh, la ville de Lucknow, de majorité musulmane, gouvernée autrefois par les nawab, a toujours eu la réputation d'être une ville de culture. Dans les salles de répétition, on enseigne les percussions et surtout l'art de jouer du Sarangi, instrument d'origine arabe. En Inde du nord, il accompagne les danses et le théâtre. Sa caisse de résonance en bois est couverte de peau et de cordes en boyau et en métal. Il se joue avec un petit archet. Les cours de musique sont une occasion de voir des groupes travailler ensemble. La plupart du temps, lors de ballets, de concerts ou de représentations théâtrales, les musiciens sont rarement plus de quatre ou cinq à la fois et il n'existe pas à proprement parler de groupes.

Lorsque les premiers voyageurs européens furent reçus chez les souverains Moghols, ils jugèrent la danse Katak lascive et vulgaire. A l'époque, elle avait perdu de sa pureté et était devenue une danse de cabaret, exécutée par des femmes légères. Il fallu attendre le 20e siècle pour qu'elle ressuscite, qu'elle soit enseignée comme une danse classique et qu'elle retrouve sa beauté des origines.

Classé comme un des styles majeurs de la danse indienne, le manipuri est dédié au dieu Krishna. Elle consiste en des rondes assez lentes, qui symbolisent les amours du dieu avec les gopis, des gardiennes de vaches qui cédaient à ses avances et symbolisent les âmes individuelles qui cherchent l'union avec le divin.

De toutes les danses indiennes, c'est le Barathanatyam, la danse sacrée des temples du sud de l'Inde, qui se veut la plus proche du principe divin. Consacrée à Shiva, elle représente l'activité cosmique sous deux aspects. Le premier, passif, est le fait même de se mouvoir, envisagé comme une manifestation de la vie. Le second, actif, symbolise la recherche d'harmonie dans ce mouvement, par le sens esthétique. A travers une ronde autour de l'objet convoité, amante ou divinité, l'être humain cherche à s'unir avec l'âme cosmique, le principe divin. Par cette représentation de la transformation éternelle ,qui vise à briser le cycle infernal des réincarnations, le Barathanatyam est l'expression même de la philosophie hindoue.

Union avec le divin, ronde cosmique, nés d'un destin divin, la danse et la musique de l'Inde relient l'âme humaine au cœur de la création.

Publié dans Art et Artisanat

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S
Ah oué.
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T
Magnifique étude ! Félicitations !
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