Bouddhisme au Ladakh

Publié le par sylvain dommergue

         Au Ladakh, terre désertique et glaciale appartenant aux plus hauts sommets du monde, les hommes cultivent les plus nobles enseignements du Bouddha. Les pics de l'Himalaya servent de toile de fond à l'une des expressions les plus foisonnantes du bouddhisme tibétain. Les marchands qui traversaient ces vallées inhospitalières dès le II° siècle de notre ère, sur la route de la soie et des épices, y ont propagé cette religion, qu'il est plus juste d'appeler philosophie.

         Appelé lamaïsme ou Vajrayana "véhicule du diamant" dans sa version tibétaine, le bouddhisme est avant tout une méthode par laquelle la souffrance est bannie, c’est la délivrance du cycle infernal des réincarnations et de la douleur accomplie. La tradition dit que c'est un personnage dont l'histoire commence comme celle du Bouddha qui convertit le Tibet au bouddhisme. Au Bouddha principal, Siddartha Gôtama, fondateur de la doctrine pour les uns, divinité pour les autres, s'ajoutent des bouddhas secondaires, des intercesseurs divins, ainsi que des divinités populaires et des divinités terribles. Le pays est jonché de signes d'une ferveur populaire qui sème des motifs de prière un peu partout comme les chörtens,  monuments commémoratifs de la mort du Bouddha qu’il convient de contourner dans le sens des aiguilles d'une montre. Ces éléments sont issus de la tradition orale et de coutumes ancestrales, à la différence des éléments sacrés des monastères, issus des textes savants tibétains. Autre élément central de la pratique religieuse, les moulins à prières qui contiennent des bandes de papiers où sont inscrites des syllabes sacrées appelées mantras considérées comme une parcelle du pouvoir divin et dont la répétition confère une puissance surnaturelle. Les ladakhis les font tourner en passant devant ou individuellement en les tenant par le manche en psalmodiant. Les mantras sont aussi psalmodiées par le vent ; les drapeaux de prières, les "lungta", qui jalonnent les chemins, dénotent la grande proximité des bouddhistes tibétains avec la nature.

         Des monastères appelés "gon pas" veillent sur chaque ville de la vallée de l'Indus et leurs salles abritent de nombreux panthéons. Chaque monastère ou presque se singularise par un ordre religieux. À côté du Bouddha d'origine, les bouddhas secondaires et surtout les intercesseurs divins ou boddhisatvas, êtres humains ayant atteint la sagesse et renoncé à la délivrance pour rester guider les hommes, sont représentés. Lorsqu'ils psalmodient, les moines manipulent des objets rituels, les Dordje, qui ressemblent à de petits haltères symbolisant la vertu masculine de l'indestructibilité. Afin d’atteindre cette vertu, les dordje sont à tenir de la main droite en récitant des mantras.

         Le bouddhisme, combattu par le clergé de la vielle religion Bön-po préexistante dans tout le Tibet, obligea le roi à faire venir de l'Inde le fameux gourou, puissant magicien de l'école tantrique,  Padmasambhava. Il su adapté bouddhisme et tantrisme au goût prononcé des tibétains pour les cultes magiques. La statuaire et les fresques murales des gon pas expriment l'omniprésence dans le bouddhisme tantrique des divinités farouches aux silhouettes inquiétantes. Les influences chinoises sur les artistes qui ont représenté ces divinités côtoient les influences indiennes.

 

Le Ladakh est un pays où les habitants se déplacent à pieds. Sur les chemins, les "mani wall" ou "mur de Mani" ; sont un rappel de la formule sacrée "O mani padme om". Sur certaines pierres des mantras entiers sont gravées. Le Bouddhisme est surnommé par certains auteurs occidentaux le Padminisme du sanscrit «  padma » fleur de lotus, symbole de l’éclosion parfaite.

Le monastère de Thiksey fondé au XVe siècle est l'un des plus célèbres du Ladakh. Les habitations étagées des moines dominent le fleuve Indus. Les fresques murales s’inspirent du panthéon bouddhique. Les personnages qui y figurent ne sont pas des dieux réels, au sens ou l'entendent les hindous par exemple. Ils n'ont pas d'existence physique réelle mais sont des représentations mentales de certains états, de certaines vertus ou actions. Ils sont là pour servir de support à la méditation.

Autre représentation mentale ésotérique, proche des mandalas, une roue de la loi universelle, avec ses portes et ses labyrinthes. Elle résume les préceptes du bouddha et sert de support à la méditation.

Certains gon pas ladakhis ont des origines légendaires comme celui de Phyeng, situé près de la ville de Leh fondé au 16e siècle. Un important lama tibétain qui passait dans la région rêva d'une flèche plantée sur une colline. Interprétant cette vision comme une manifestation divine, il décida d'y ériger un monastère. Dans la galerie de la cour d'entrée, des fresques représentent le bouddha entouré de ses deux principaux disciples ainsi que des 35 bouddhas "du pardon des péchés".

Le paysage d'altitude est propice à la méditation. Et les paroles des sages bouddhistes trouvent un écho particulièrement intense dans les vallées Ladakhies.

"Il n'y a pas de feu égal à la convoitise, pas de péché égal à la haine, pas de douleur égale à la douleur de l'existence. Nul bonheur n'est aussi grand que la paix de l'esprit".

 Plus qu'une injonction d'ordre moral, les courtes stances servent de support au méditant dans ce paysage grandiose.

Dans les oasis villageois, gagnés sur la sécheresse minérale des montagnes grâce à la canalisation de l'eau des glaciers, la population rurale accorde une grande importance aux monastères.

Certains paysans en dépendent d'ailleurs directement puisqu'ils cultivent les terres des moines. Les gon pas sont organisées de façon assez libre. Il existe cependant un chef spirituel pour chaque communauté, appelé "Rinpoche", ce qui veut dire "précieux " qui est censé connaître des réincarnations successives. Comme les intercesseurs divins bouddhiques, nommés boddhisatva, le rinpoche a renoncé à la délivrance pour rester parmi les hommes et les guider.

Les moines bouddhistes, appelés lamas, jouent un rôle social assez proche de celui des moines européens du Moyen-âge, en particulier en matière d'éducation.

Les moinillons entrent au monastère vers 3 ou 4 ans et y étudient pendant 30 à 40 années puis deviennent eux-mêmes des maîtres. On leur enseigne la philosophie bouddhique, la physique, la chimie, la médecine traditionnelle, la littérature et les arts. Le bouddhisme lamaïste célèbre de nombreuses fêtes. L'une des plus connue est le "cham" du monastère d'Hémis. Chaque année, à la fin du mois de juin, les méditations des lamas sont interrompues par les préparatifs. Les masques de la cérémonie qui va durer trois jours sont remis à neuf et les moines organisent des répétitions. La cérémonie est ouverte par les souffleurs de trompes. Ce sont les "janak", ou chapeaux noirs qui ouvrent le défilé. Ils débarrassent symboliquement le terrain de tous les démons qui pourraient s'y trouver.

Les cérémonies chams reconstituent en apparence des éléments historiques, associés à la lutte permanente entre le bien et le mal. Les forces psychiques négatives sont censées se transformer en énergie de sagesse et de compassion.

Parmi les personnages, on retrouve Padmasambhava le héros tibétain, flanqué de dieux- gardiens et de clowns. Le spectacle, sous ses apparences de farce grotesque, cherche à faire ressentir à chacun les potentiels variés de son être profond. A travers une parodie bouffonne du formalisme des rites religieux et une grande place accordée à l'humour, la morale du cham est qu'il ne faut pas trop prendre les choses au sérieux , ce qu'enseigne très clairement la doctrine de la compassion. Les figures du cham et les nombreuses entités divines du bouddhisme tibétain ne sont que le reflet des états variés de la psyché humaine.

La grande force de la fête est de permettre de les visualiser tous ensembles et de les voir s'affronter.

Après la voie de l'octuple sentier, base de l'édifice doctrinal, est-ce le plus sûr moyen d'atteindre l’état de délivrance tant recherchée par les bouddhistes, le nirvana ?

Le Bouddha comme le Christ auraient prononcé la même phrase à six siècles d’intervalle : - Large soit ouverte la porte de l’éternel, que ceux qui ont des oreilles entendent.



 

Publié dans Religions

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article